[LES ENTREVUES DE GEODES] Services Aval par excellence : La Charte internationale « Espace et catastrophes majeures » et la CIEST2

Avec Émilie Bronner, Chef de projet Charte au CNES et Claude Boniface, Chef de projet FormaTerre au CNES
Si la Charte internationale « Espace et catastrophes majeures » contribue à sauver de nombreuses vies chaque année, elle incarne une aventure humaine sans pareil pour ceux qui la vivent « de l’intérieur ». Découverte d’une part de cette remarquable coopération internationale avec Émilie Bronner, et d’autre part d’un service dédié à la communauté scientifique, la CIEST2, avec Claude Boniface. Ces deux projets ont en commun de travailler avec des images acquises rapidement après des catastrophes.
Découverte de la Charte internationale « Espace et catastrophes majeures »
La Charte internationale « Espace et catastrophes majeures » est désormais bien connue. Vous qui la vivez au quotidien depuis quatre ans, comment aimez-vous la présenter ?
Émilie Bronner : La Charte est un accord entre différentes agences spatiales, qui se sont accordées pour fournir leurs images satellite le plus vite possible en cas de catastrophe majeure sur la planète. Cela signifie que chacun des 270 satellites d’observation de la Terre qui participent interrompt sa mission propre lorsqu’il est réquisitionné par la Charte. De ces images sont générées en quelques heures des cartographies rapides, c’est-à-dire des cartes avec des informations interprétées par des experts d’astreinte pour fournir des produits immédiatement et facilement exploitables, avec des codes couleurs intuitifs en légendes : délimitation de feux ou d’inondations, infrastructures touchées, rassemblements de population pour voir où envoyer les vivres et l’eau etc. C’est un programme humanitaire qui permet d’améliorer les secours et de mieux cibler leurs interventions. Son second grand atout réside dans son organisation : la charte, ce ne sont pas seulement des données, ce sont aussi des ressources humaines mobilisées de manière cordonnée, et un site web, conçu de manière intuitive pour l’utilisateur.

Pourquoi la Charte est-elle emblématique des services aval ?
Émilie Bronner : De l’idée d’observer notre Terre par satellite est né un service complet où l’utilisateur final, en appuyant sur un bouton web, déclenche un processus complexe mais transparent qui va lui donner accès « simplement » aux données spatiales dont il a besoin : tout est normalisé et formaté afin que l’opérationnel soit immédiat, sans que la personne se rende compte de toute la complexité du processus. En outre, ce service se positionne sur des besoins très appliqués au service de l’humanité, le tout grâce à une coopération internationale remarquable. De ce fait, la Charte est non seulement l’exemple ultime de l’utilisation de la donnée spatiale mais elle en est aussi le précurseur : créée en 1999 et devenue opérationnelle en 2000, elle est aujourd’hui l’une des grandes fiertés du CNES qui l’a cofondée avec l’ESA. Enfin, si la Charte ne peut être activée que par des « Utilisateurs Autorisés », le site Internet met à disposition de très nombreux produits élaborés à partir des prises de vues satellitaires : les premières cartographies rapides, des images avant/après…
Quels types de catastrophes déclenchent majoritairement la Charte ?
Émilie Bronner : La Charte est déclenchée à 50% pour des inondations puis à 15% pour des tempêtes et ouragans. Le nombre d’activations liées à ces catastrophes explose depuis quelques années. Il y a également des glissements de terrain, souvent dus à des pluies diluviennes, et des feux après de longues périodes de sécheresse. Quand on fait le compte, plus de trois-quarts des déclenchements sont dus à des évènements hydrométéorologiques provoqués par le dérèglement climatique.

Certaines images vous ont-elles particulièrement marquée ?
Émilie Bronner : Les catastrophes sur des zones peuplées nous affectent tous plus fortement. Je pense à deux séismes qui ont provoqué des dizaines de milliers de morts en 2023 : la Turquie et la Syrie en février, et le Maroc en septembre. Nous avons rapidement mobilisé les satellites, et en quelques heures nous avons vu l’ampleur des catastrophes… Quand on voit depuis l’espace tous les bâtiments détruits, tous ces gens regroupés dehors et qui ont tout perdu, cela renforce notre détermination à être hyper rapides et à faire en sorte qu’il n’y ait aucun grain de sable dans l’activation de la Charte.

En 2025 la Charte a eu 25 ans et le CNES en a pris la présidence tournante en octobre. En quoi consiste ce rôle ?
Émilie Bronner : Le CNES a effectivement l’honneur d’endosser cette présidence pour une durée de 6 mois, comme le font à tour de rôle chacune des 17 agences spatiales membres. Cela signifie que, jusqu’à fin avril 2026, le CNES sera responsable d’une vingtaine de points, dont toutes les activations de la Charte, l’accueil de nouveaux membres et leur intégration dans le processus opérationnel, l’organisation des meetings mensuels entre les équipes… La coopération internationale est un pilier de la Charte, il faudra peut-être gérer quelques tensions géopolitiques mais je ne suis pas inquiète : l’histoire de la Charte montre que nous avons toujours su passer au-dessus des querelles politiques pour le bien dans le monde.
« J’aime parler de la Charte aux gens car son utilité fait consensus, elle rassure. » Émilie Bronner
En quoi la Charte et le Copernicus Emergency Service (CEMS) sont-ils différents ? Existe-t-il d’autres initiatives similaires dans le monde ?
Émilie Bronner : Si la Charte et CEMS ont tous deux une couverture mondiale avec une réactivité immédiate, CEMS est un processus européen, déclenché par des Utilisateurs Autorisés des pays européens et qui fait appel à des satellites européens, avec l’achat de données satellites supplémentaires. De plus, la Charte génère des produits à valeur ajoutée sur mesure en fonction des besoins des déclencheurs quand CEMS propose en la matière un portfolio de quelques produits plus standardisés.
Le COGIC, qui est l’Utilisateur Autorisé français pour la Charte et Copernicus, aura tendance à déclencher CEMS pour une catastrophe sur le territoire français, Outre-mer compris, et la Charte pour des catastrophes à l’étranger qui demanderaient le déploiement de troupes ou d’aides françaises. Nous pouvons être activés pour les mêmes catastrophes mais nous essayons de ne pas couvrir les mêmes zones. Dans cet esprit, nous avons des procédures de coopération : nous pouvons fournir les données Charte à CEMS et ils peuvent réaliser des cartes à valeur ajoutée sur nos activations. Complémentaire, Sentinel-Asia est une initiative similaire à la Charte et CEMS sur les pays d’Asie.
La CIEST2 pour comprendre notre planète
Découvrons à présent la CIEST2, un service de programmation méconnu, dévoué au fonctionnement interne de notre planète et à ses impacts. De quoi s’agit-il plus précisément ?
Claude Boniface : Pilotée par FormaTerre, le pôle Terre Solide de Data Terra, la CIEST, Cellule d’Intervention et Expertise Scientifique et Technique dans le cadre des aléas géophysiques, est une initiative de la communauté scientifique française, en lien étroit avec le CNES. Elle permet de caractériser avec précision des phénomènes géophysiques tels que les éruptions volcaniques ou les effondrements glaciaires grâce à l’acquisition rapide d’images stéréoscopiques. Créée en 2005 pour exploiter la mission SPOT 5, la cellule a été pleinement redynamisée en 2019 (sous le nom CIEST²) pour tirer profit des capacités haute résolution des satellites Pléiades. Car pour comprendre un événement tellurique, le dispositif repose sur trois postulats essentiels :
- La caractérisation morphologique, qui implique de disposer d’images stéréoscopiques (deux vues simultanées sous des angles différents) pour restituer la topographie d’une zone.
- L’état de référence, qui nécessite d’accéder à des archives stéréoscopiques pour établir la topographie initiale des lieux.
- La réactivité temporelle, qui passe par l’obtention d’images dans des délais très courts après l’événement pour quantifier et mesurer les changements physiques d’une zone (volumes, épaisseurs, fractures) et identifier les causes profondes.
« La CIEST2 bénéficie du même canal d’approvisionnement accéléré que la Charte pour fournir des données géophysiques dans des délais très courts. Bien que la CIEST2 soit une initiative au service de la communauté nationale, elle constitue un puissant levier de coopération scientifique à l’échelle internationale. » Claude Boniface
Peut-on dire que la CIEST2 est un mécanisme de la Charte ?
Claude Boniface : Pas exactement : la CIEST2 est un mécanisme qui utilise le même contrat d’achat d’images rapides noué entre le CNES et Airbus DS pour livrer des images à la Charte. Autrement dit, le CNES utilise ce canal de commande pour fournir à la communauté scientifique française les données stéréoscopiques dont elle a besoin, et par là-même, soutenir son excellence. La CIEST2 est déclenchée par un comité de pilotage scientifique et exploite principalement des images Pléiades stéréoscopiques.
Comment fonctionne la CIEST2 dans son ensemble ?
Claude Boniface : Dès son activation suite à la survenance d’un évènement géophysique, des acquisitions systématiques d’images Pléiades vont être effectuées durant une dizaine de jours en mode stéréoscopique. Elles sont notamment transformées en modèles numériques de surface grâce aux services de traitements du pôle FormaTerre, qui vont renseigner la topographie de la zone. Ce sont ces différentes données, acquises et générées automatiquement, qui sont fournies à la communauté scientifique, et qu’elle va pouvoir comparer aux images d’archives pour voir et analyser la variation morphologique de la zone touchée par un évènement tellurique.
Les travaux de la CIEST2 ont-ils d’autres usages que scientifiques ?
Claude Boniface : Absolument, particulièrement pour l’aide à la décision en termes de protection civile. Vous avez dû entendre parler dans les médias de la série d’éruptions volcaniques, douze pour être précis, survenus en Islande depuis 2021 sur la péninsule de Reykjanes, dans une zone inactive depuis 800 ans ! Nous avons demandé la programmation d’images rapides par six fois : les images fournies nous ont permis de remonter notamment à l’épaisseur, le volume et le taux d’émission de lave. Ces informations, partagées avec la communauté scientifique et les autorités islandaises, ont aidé leurs services de protection civile à gérer le risque, anticiper le danger par rapport aux populations etc.


Le nombre d’activations par an
≈ 70
activations par de la Charte
8 à 10
activations par an de la CIEST2
Chefs de projet, portraits croisés

Émilie Bronner a bâti sa carrière dans l’observation de la Terre, dont dix années consacrées à l’altimétrie spatiale. Une forte implication sur les balises de détresse détectées par satellite dans le cadre d’un programme mondial a fini de la convaincre qu’elle voulait poursuivre dans le spatial au service de l’humain : « c’est ça qui m’anime » confie-t-elle, « j’ai besoin autant de l’aspect concret et appliqué au service des autres que de la richesse de travailler en partenariat international ». Aujourd’hui Chef de projet de la Charte au CNES, elle est notamment en charge du bon déroulement des activations à l’accès aux données en passant par la formation de nouveaux utilisateurs, « tout le côté opérationnel que l’on ne voit pas mais qui fait que tout se passe bien ».

Claude Boniface affiche un parcours spatial différent et tout aussi riche. S’il a longtemps évolué dans la branche technologique, notamment la propulsion et les satellites ainsi que la météorologie spatiale, sa curiosité naturelle l’a mené à se former en sciences appliquées et sciences de l’Univers. Doté d’une « appétence pour tout ce qui est recherche, innovation et rupture », il s’est orienté dans le même service qu’Émilie pour acquérir « une vision transverse du secteur spatial, tant sur la donnée que la technologie et l’environnement spatial ». Désormais en charge de la contribution au pôle de données et services FormaTerre, il coordonne les activités techniques en interne et en interface avec la communauté scientifique en facilitant l’accès aux données et au développement de certains types de traitements axés sur l’imagerie et la géodésie spatiales.
Pour aller plus loin
Sur la Charte internationale « Espace et catastrophes majeures »
- Le site officiel de la Charte : https://disasterscharter.org/fr
- Replay Le changement climatique vu de l’espace sur l’Esprit Sorcier.tv, avec l’intervention d’Émilie Bronner le 5 juillet 2024
- Le CNES à la présidence de la Charte internationale « Espace et catastrophes majeures », actualité GEODES du 21 octobre 2025
Sur la CIEST2
- Présentation de CIEST2 sur le pôle FormaTerre de l’IR DataTerra
- Activations du service CIEST² : un outil clé pour la compréhension des liens entre géophysique et réchauffement climatique, actualité GEODES du 16 mai 2025
- Suivi des éruptions volcaniques en Islande grâce au service CIEST2 – FormaTerre, actualité pôle FormaTerre du 17 décembre 2025
