LES ENTREVUES DE GEODES : L’Aval, « l’art de faire parler la donnée spatiale »
Avec Carine Saüt, Responsable du Service Applications des missions Terre & Atmosphère du CNES
L’Aval désignant « ce qui vient après », il incarne dans le secteur spatial tous les usages permis par l’exploitation des données satellitaires. Sur ce marché en plein essor, la France peut s’appuyer sur le CNES pour apprivoiser ces données remarquables, capables de faciliter le quotidien des décideurs publics ou privés.
Découverte de ce nouveau monde avec Carine Saüt, dont un focus sur Ambition Aval, dispositif d’accompagnement du CNES dédié aux usages scientifiques et sociétaux.
Qu’est-ce que « l’Aval », quels sont les enjeux ?
Carine Saüt : Pour le CNES, tout l’enjeu consiste donc à favoriser l’adoption de la donnée spatiale par les communautés non expertes, en montrant qu’elle est véritablement qualitative et différenciante. Une adoption réussie est une adoption où l’information issue du satellite est totalement intégrée dans une prise de décision efficace, rapide, et en toute confiance.
« Voir la Terre depuis l’espace est magique. Océans, continents, atmosphère… L’OT offre un ensemble de jeux de données au potentiel applicatif remarquable. »
Selon vous, quelles sont les clés pour développer l’usage des données spatiales ?
Carine Saüt : On a en 2025 une belle dynamique en termes de lancement de missions d’observation, qui est déjà une des clés en soi : CO3D, Microcarb, IASI NG et, pour la Défense, le troisième et dernier satellite CSO.
Ensuite, une autre clé est une traçabilité rigoureuse, garante de la qualité scientifique jusqu’à l’utilisateur et de la fiabilité des données. La science est le socle de l’Aval : les scientifiques participent à la conception des capteurs, valident les données et assurent les premiers traitements. C’est pourquoi nous collaborons étroitement, entre autres, avec les Pôles de données et de services de l’Infrastructure de Recherche Data Terra pour fournir un premier niveau de données fiables. Cette collaboration assure qu’on est à l’état de l’art pour le pousser plus loin : à l’image d’un escalier en colimaçon, chaque nouvelle boucle de traitement permet de raffiner un peu plus la donnée pour en extraire les informations qui nous intéressent. Autrement dit, nous mettons en place des bases solides mais aussi créatives !
Ce qui nous amène à la clé suivante : l’innovation d’usage. Ici, le potentiel satellitaire se révèle souvent dans sa complémentarité avec d’autres données, notamment de terrain. Par exemple, en cas d’inondation, un capteur in situ peut devenir aveugle car noyé, mais le satellite reste pleinement efficient. Au-delà de cet exemple, les écosystèmes R&D des labos et des industriels français font preuve d’une grande inventivité pour de futurs usages, raison pour laquelle nous les sollicitons à travers les programmes Aval.
Comment s’organise le CNES pour promouvoir l’Aval et lui donner corps ?
Carine Saüt : Ayant très tôt saisi les enjeux d’un écosystème en mutation, le CNES a créé une Direction de l’Innovation et des Applications dès 2016, notamment pour renforcer l’utilisation des données Copernicus, que l’Union européenne a rendues libres et gratuites. Parallèlement, il a créé Connect by CNES pour offrir un guichet unique à tous ceux qui veulent utiliser la donnée spatiale dans leur chaine de valeur, avec différents dispositifs d’accompagnement destinés à favoriser l’émergence d’usages et de services innovants basés sur l’OT. En 2022, la Direction des Systèmes Orbitaux est devenue Direction des Systèmes Orbitaux et des Applications (DOA) avec en son sein la Sous-Direction Missions Données Applications en charge de de promouvoir les applications aval des missions « Terre & Atmosphère », dont j’ai la responsabilité, ainsi que des missions « Océan » pour couvrir les usages liés au domaine maritime et littoral. Nous sommes désormais une dizaine de chefs de projets chargés de la mise en œuvre des programmes Aval via le développement d’actions et de projets . Pour cela, nous travaillons au quotidien avec les experts techniques de la Direction Technique et Numérique (DTN) et thématiques de la Direction de la Stratégie (DS) du CNES autour de trois axes :
- La contribution du CNES à l’Infrastructure de Recherche nationale DATA TERRA et ses Pôles de données et services (Terre solide, atmosphère, surfaces continentales et Océans), qui rendent les données satellites exploitables par la communauté scientifique.
- La diffusion la plus large possible de données OT via le portail GEODES, plateforme de diffusion et de communication des données OT du CNES, mais aussi Dinamis, qui offre, à tarif préférentiel pour les utilisateurs autorisés, un bouquet d’images commerciales à très haute définition.
- L’accompagnement au développement de services innovants en soutien aux politiques publiques via quatre dispositifs Aval. Nous pilotons également la contribution du CNES à la Charte internationale espace et catastrophes majeures, dont les services opérationnels aident les secours du monde entier depuis 25 ans.
Portrait d’Aval
Carine Saüt, de la science à l’action grâce au spatial

4, c’est le nombre de langues parlées par Carine grâce à une carrière dont elle tient fermement les trois rênes : climat, spatial et innovation. Titulaire d’un doctorat en sciences du climat à Toulouse et d’un postdoc mené à Harvard, elle a rapidement fait évoluer son profil scientifique vers les applications en prenant la direction du Centre d’information Galileo pour l’Amérique latine via une start-up espagnole.
Puis, après avoir piloté le développement d’applications climatiques Copernicus dans un centre de recherche public catalan, elle a rejoint Capgemini à Toulouse en tant que business développeuse sur les applications spatiales et scientifiques pour l’Europe.
Au CNES depuis janvier 2024, elle apporte au service Aval cette solide expérience dans le pilotage de projets d’envergure, la valorisation des données spatiales et les échanges internationaux.
Que sont plus en détails les 4 dispositifs Aval de la Direction des projets du CNES ?
Carine Saüt : Ces programmes s’adressent à tout l’écosystème français, du développement des briques technologiques jusqu’à la démonstration de services :
- Ambition Aval propose un accompagnement scientifique, technique et applicatif des futurs capteurs CNES comme Trishna, CO3D, MicroCarb, CSO, IASI NG ou encore AOS. Il s’agit de R&D pour maintenir l’excellence française à son plus haut niveau et être prêts à utiliser ces données innovantes dès qu’elles seront disponibles, donc quand le satellite sera opérationnel.
- FPCUP-NEXT se concentre sur des actions ponctuelles pour soutenir des usages variés pertinents, de la brique technique, à la formation ou des actions d’innovation type hacktaton à partir essentiellement de données des satellites européens Copernicus.
- Le volet spatial du plan d’investissement France 2030 soutient, la mise en œuvre de démonstrateurs de services opérationnels en soutien aux politiques publiques en termes de surveillance et gestion de crise, gestion de l’eau, suivi de la bande côtière, production d’indicateurs macro-économiques et de la pollution lumineuse. Ces services répondent à des besoins communs exprimés par des clients d’ancrage que sont les institutionnels comme les collectivités, métropoles, ministères et opérateurs publics pour le compte de l’État.
- Le SCO, Space for Climate Observatory, accélère pour sa part la mise en œuvre de solutions d’adaptation aux impacts du changement climatique. Initiée par le CNES dans un esprit d’action internationale, cette initiative regroupe des agences spatiales du monde entier et prévoit qu’un outil développé en un lieu puisse être transposé ailleurs.
Avec en figure de proue le modèle emblématique de la Charte internationale Espace et catastrophes majeures, les programmes Aval soutiennent les nombreux usages des données d’observation de la Terre. Retrouvez ce visuel et le détail des programmes Aval du CNES dans la toute nouvelle plaquette de présentation ICI !

Pour terminer, faisons un aparté sur Ambition Aval : pourquoi, comment travailler sur des données qui n’existent pas encore ?
Carine Saüt : Chaque nouvelle mission satellite apporte son lot d’innovations, voire des données totalement inédites, avec lesquelles il faudra se familiariser pour en tirer le meilleur. Avec Ambition Aval, nous stimulons l’écosystème scientifique et industriel dès la phase de développement du satellite pour tester les usages, prévus ou pas encore ! Pour cela nous travaillons à partir de données simulées afin de « voir ce que ça donne », prototyper de nouveaux usages et tester jusqu’où l’on pourrait aller. Je vous propose deux exemples :
- CO3D, la Constellation Optique 3D : dans le cadre d’Ambition Aval, nous avons développé tout un relais de services analytiques autour d’usages duaux défense/civil. Nous avons ainsi travaillé sur des cas d’usages concrets comme la détection d’obstacles telles que les lignes haute tension pour les engins aériens. Lancé en juillet 2025, CO3D donne des images très prometteuses, l’écosystème français est prêt à explorer un éventail applicatif novateur !
- TRISHNA, dont les mesures de températures de surface en infrarouge thermique à haute résolution vont contribuer de manière essentielle à l’amélioration de la gestion de l’eau, notamment en termes de stress hydrique des écosystèmes, des usages de la ressource et du suivi des eaux côtières et continentales. En explorant des données similaires, nous obtenons des résultats prometteurs pour la détection de déclenchement d’incendie et le suivi amélioré d’ilots de chaleur urbain, avec des implications pour la santé publique. La communauté scientifique et nos équipes pressentent également un potentiel important autour d’autres applications à creuser (volcanologie, suivi des glaciers) ou à découvrir !
Comment prendre part à Ambition Aval ?
Carine Saüt : Lorsque de nouveaux satellites sont conçus, ils ont bien sûr un objectif principal, auquel nous essayons de lier les attentes que nous avons identifiées auprès d’utilisateurs potentiels : un service pour prévoir les inondations ou les incendies, la consolidation d’une brique technique incluant des données d’OT… Sur un principe d’équité, nous mettons régulièrement en œuvre des consultations publiques sur la plateforme des marchés du CNES. Industriels, laboratoires etc., toutes les entités peuvent soumettre un dossier. Nous recommandons vivement de répondre en consortium, toujours pour valider l’innovation par la garantie scientifique.
Thématiques à venir d’Ambition Aval
- Qualité de l’air, gaz à effets de serre et climat (missions IASI NG, MicroCarb et AOS)
- Hydrologie spatiale et cycle de l’eau (côtier avec Trishna, interface biosphère/atmosphère avec SWOT, Sentinel-3 topo)
- Occupation du sol (aménagement du territoire, agriculture, applications défense, avec Trishna et CO3D)
- Usages transverses de la donnée 3D (reconstruction MNT avec CO3D)
👉 Intéressé ? Consultez régulièrement la plateforme des marchés du CNES.

